[...] Ensuite, tout ne fut qu'une lumière blanche. Le silence, et la lumière blanche.
John ouvrit les yeux. Ou plutôt, il eu conscience de les ouvrir, mais ne vit rien. Une toile grossière, rugueuse et nauséabonde lui couvrait le visage. Dans sa
bouche, un goût désagréable, celui du sang, de son propre sang. Et d'ailleurs il pouvait sentir le liquide vital couler de son front, noyer son oeil et ruisseler jusque sur ses lèvres. Il raidit
ensuite ses bras, tentant de se défaire de la cagoule ensanglantée, mais des liens le retinrent à ce qui semblait être une chaise. Il y avait beaucoup d'agitation autour de lui, des gens
couraient, braillaient des ersatz d'ordres militaires. Un son plus sourd se rapprocha de lui, un bruit de pas, presque étouffé dans la masse cacophonique, et pourtant bien plus déterminé. John
supposa qu'il s'agissait d'un homme, à la carrure imposante. Sa tête fut soudent happée par deux énormes mains, et l'instant suivant, une lumière rougeâtre vint frapper ses yeux, ranimant la vive
douleur de son front.
"Ce n''est pas lui."
John plissa les yeux, plusieurs fois, jusqu'à se rendre compte que son oeil droit avait du être abîmé par le coup, ou tout simplement le sang séché l'aveuglait : il distinguait
en tout cas très mal l'homme. Ce dernier sortit une pièce de tissu blanc, et essuya sans ménagement le visage de John.
"Qui êtes-vous ?"
John reconnut alors son bourreau de fortune : un vieil homme, probablement la soixantaine, des cheveux blanc, très sales mais qui affichaient encore les vestiges d'une coupe
soignée, de petites lunettes rondes, et derrière, de grand yeux noirs, déroutants, et qui fixaient à présent John avec une insistance agacée. Le directeur du Musée. John l'avait déjà vu plusieurs
fois, lors de conférences, et bien longtemps avant, il avait suivit quelques cours du professeur... Stirn.
"Monsieur Stirn ? murmura-t-il"
Ses mots furent ponctués d'un violent coup à la mâchoire.
"Répondez, qui êtes-vous ?
- Officier John, en service depuis deux jours sur la Grand Place. Je...
- Où est l'officier Harry ?
- Harry est... Probablement mort, à l'heure actuelle...
Un second coup vint meurtrir un peu plus son visage. Visiblement, il s'était retrouvé au mauvais endroit, au mauvais moment. Le professeur Stirn se retourna, marcha de long en
large devant John. La salle était immense, une sorte de hangar en brique. Le plafond, haut d'à peine plus de deux mètres, était soutenu à divers endroit par des poutres en bois, particulièrement
archaïques. La lumière rouge, jaune par endroit, conférait aux miliciens des visages effrayants : là un automate, comptant les balles et rangeant les chargeurs mécaniquement, ici un milicien,
fusil à la main, les yeux exorbités. Là encore, un homme à terre, allongé, serrant contre son ventre un linge baigné de sang, le visage affolé.
Curieusement, ils n'était peut être qu'une vingtaine, et tous étaient relativement silencieux. Le raffut militaire venait plutôt du plafond. Quelque chose défilait
juste au dessus d'eux. John fixait intensément le plafond, il essayait de ramener à sa conscience où il avait bien pu entendre ce son typique, cette marche cadencée... Ça ne pouvait être que le
Quartier Général, mais pas seulement.
"Quatrième armée, troisième bataillon des forces de suppression de la vie civile. Effrayant n'est-ce pas ? ironisa Stirn, un rictus angoissé aux lèvres.
- Tout dépend de pourquoi ils sont là... et d'où nous sommes.
- Vous êtes sous les fondations du Musée des Arts et Tortures, dans ce qui était utilisé il y a encore quelques semaines comme la réserve du musée."
Le sang de John se glaça. Les jeux d'ombres dans le fond de la salle avaient effectivement laissé planer un doute quant à d'étranges objets, partiellement dissimulés. John se
souvint. L'horreur le saisit, à mesure que lui revenaient les bribes de discours de Stirn, dans les vieux jours. Stirn n'était pas qu'un professeur, et le responsable d'un musée. Il avait occupé
quelques années plus tôt le poste de Ministre de l'Esprit Patriotique. Sous son mandat, on avait rapporté d'étranges disparitions au sein de son personnel. Un jour, on avait découvert dans les
sous-sols du ministère des salles remplies de corps humains, torturés. Apparemment, d'après quelques dossiers scientifiques trouvés sur place, des expériences sur le comportement du citoyen
avaient été menées. On n'avait jamais pu prouver l'implication directe de Stirn, mais pour éviter la déportation par les Autorités, il s'était retiré du gouvernement.
John distingua dans le fond quelques unes des machines employées dans les sous-sols du ministère. Il avait pu en voir à l'époque dans les journaux. Il reconnut au passage un
instrument effroyable, qui lui rappela la silhouette aperçut avant d'être enlevé. La nausée lui vint. Stirn suivit son regard et observa lui aussi les maudits instruments. Un air nostalgique
adoucit son visage.
"Ah... La belle époque. John c'est ça ? Vous travaillez pour les Autorités depuis longtemps, John ? Vous avez du entendre parler de mon passage au ministère...
- Ordure...
- Savez-vous seulement ce que nous avons accompli ? Les plus grand progrès jamais imaginés, des avancées formidables en matière de comportement humain. Devinez ce que nous avons découvert dans
ces sous-sols ?
- Aucune idée. Le bataillon de suppression finira bien par vous trouver, ils tournent sur la Place depuis suffisamment longtemps et ils ne supportent pas la perte d'un agent. Ils seront bientôt
là.
- Bien sûr, bien sûr.
- On aurait du vous exécuter dès le début.
- Du temps perdu, Officier John, de vains efforts. J'aurai pu mourir il y a neuf ans, je peux mourir maintenant, le bien est fait ! Avez-vous seulement idée de la raison pour laquelle les
Autorités peuvent mobiliser un bataillon entier ?
- Peut être pour les quelques deux milles morts dans vos sous-sols ?
- Croyez-vous vraiment que dans un Etat qui pratique la déportation pour le moindre délit, on soit offensé d'une poignée d'innocents sacrifiés pour la science ?
- Espèce de monstre !
- Allons allons... Pendant ces années passées à la direction du ministère, j'ai consacré mon temps à la recherche de la clé... comment dresser notre peuple, le rendre docile, discipliné... Les
Autorités avaient déjà mis en place leur politique de terreur, mais ça ne suffisait pas, il y avait toujours des factions résistantes. C'est là que mon petit Musée a permis de progresser... Si
vous saviez ce que nous avons pu produire, simplement en occultant un instant quelques valeurs morales. La vérité, c'est que les Autorités sont effrayées, elles ne pensent pas pouvoir maîtriser
une telle emprise sur l'âme humaine à une si grande échelle. Et ils ont raison. Dommage, nous avions réussi à élaborer une méthode de "conditionnement patriotique" efficace à cent pour
cents..."
Stirn se tut un instant, le regard plongé dans le vague. Le martèlement martial redoublait d'intensité au dessus d'eux et le plafond semblait plus branlant que jamais. Stirn
sembla en prendre conscience, et reprit soudain, fixant John avec cette lueur angoissée au fond des yeux.
"Nous sommes plus pressés que je ne l'avais prévu. John, savez-vous si Harry a pu survivre ?
- Que vient faire Harry dans votre plan exactement ? De toute façon, il a été exécuté, ça me semble indéniable...
- Voyez-vous, les Autorités veulent me supprimer, supprimer mon oeuvre, supprimer mon passage dans cet Etat. Harry était un de mes collaborateurs, il y a bien longtemps. Ça a été un plaisir de le
retrouver, il y a quelques mois, en train de patrouiller devant mon Musée. De fil en aiguille, les liens se sont tissés à nouveau, je l'ai ensuite formé, à ma Science... Ma mort était inévitable,
mais il devait poursuivre mon oeuvre. Seulement il n'est jamais venu au point de rencontre... Et j'imagine qu'il est trop tard pour tenter de vous convaincre maintenant. D'ailleurs..."
Le vacarme avait cessé. Un cours moment, on entendit plus que les gémissements de l'homme blessé. Tous fixaient le plafond, chacun s'agrippant le plus possible à son arme.
Stirn sortit de sa veste un revolver, et observa une dernière fois la zone obscure du hangar. Il arma son pistolet, et tourna les yeux vers John.
"J'imagine que nos chances sont nulles face au bataillon ? demanda-t-il, un désespoir pathétique teintant maintenant sa voix.
- Effectivement, lâcha John, impassible.
- Eh bien John... si seulement, avec plus de temps..."
Il y eut un sifflement suraigu, puis le plafond s'écroula sur les instruments de torture. Un nuage de poussière assaillit d'abord les miliciens de Stirn, puis une dizaine de
silhouettes noires, fugaces, insaisissables jaillirent de la brèche. Stirn poussa un cri, brandit son arme et tira, suivit par les miliciens. Le feu fit rage une minute, puis, les armes
déchargées, le silence retomba. Quelques hommes de main de Stirn lâchèrent leurs armes, gémissant d'angoisse à la vue des silhouettes qui s'avançaient toujours. Puis des coups de feu étouffés
retentirent, brefs, précis, et les miliciens tombèrent. Un dernier tir, et Stirn s'effondra. John avait regardé les miliciens fauchés un à un, et s'apprêtait à être secouru par ses pairs. Les
silhouettes entrèrent dans son champs de vision et entamèrent le nettoyage du combat. John les interpella, sans succès.
"Officier de patrouille John, Secteur de la Grande Place ?
La voix retentit haut et fort, sévèrement accentuée. Un chef militaire, à coup sûr. En effet, un instant plus tard, le Ministre des Armées, accompagné du Ministre de l'Esprit
Patriotique se placèrent face à John.
"Officier, salua le Ministre des Armées
- Général...
- Sacrée soirée, hein ? lança le haut gradé, faussement désinvolte.
- Si vos soldats ne m'ont pas encore détaché, j'imagine que tout s'arrête là pour moi aussi, dit John, stoïque.
- Officier, inutile de vous rappeler la mission des Autorités. Nous devons préserver une certaine cohésion dans notre politique. La terreur tient la population pieds et poings liés. On ne peut
pas laisser passer le moindre détail qui risquerait de pousser la situation à l'extrême. Stirn vous a expliqué ? Vous n'imaginez pas les dégâts que provoquerait une population abandonnée à la
terreur la plus extrême.
- Je comprends mieux pourquoi Harry a été mis de côté.
- On ne peut rien laisser passer. Dites-vous que vous mourrez en héros. Croyez-moi, la nation vous devra beaucoup, vraiment beaucoup. Votre mort sera exploitée par les Autorités, mais songez un
peu au prestige : funérailles nationales, décoration posthume, des honneurs sans fin... Courage, officier, et adieu.
Le Ministre des Armées salua John avec toute la dignité militaire que peut témoigner un Général en Chef, puis claqua les talons et s'éloigna. Le Ministre de l'Esprit
Patriotique, silencieux, fit demi tour également. Il sortit ensuite son arme, la pointa contre le crâne de l'officier, et sans la moindre émotion, fit de John le nouveau héros national.